Un pays de vieux…Âgé, rouillé, fatigué. Il renonce à lui-même, car il se convainc qu’il est mort…Un pays qui n’attire pas vraiment, qui ne suscite aucune fierté…Ou plutôt si…Il attire…des millions de touristes venus comme des rapaces contempler les restes flamboyants d’une civilisation autrefois illustre.
Plus de 80 millions de touristes ont fait le déplacement en 2007. La tour Eiffel, le château de Versailles, le mont Saint-Michel, Montmartre…La France est championne du monde. Championne pour vendre un passé auquel elle a renoncé. Elle est championne pour faire du business avec un passé qu’elle a condamné. On admire Versailles, mais on rejette Louis XIV. On admire le mont Saint Michel, mais on préfère ignorer sa fonction religieuse. Le passé est commercialisable ; là se trouve son seul intérêt. Mais pour ce qui est de prévoir l’avenir…L’esprit est détaché de la structure ; l’intérêt domine l’utilité, etc…
La France est un immense champ de ruines aménagées ou réaménagées. Le capitalisme a suivi sa logique ; nous l’avons laissé faire. Il a séparé la fonction de l’utile ; il a séparé l’utile et le patrimoine ; il a commercialisé le passé. Ne sachant plus que faire, on rentabilise ce qui rapporte. Et le reste part à l’abandon. Des milliers d’églises dit-on. L’observatoire du patrimoine religieux affirme qu’il faudrait l’équivalent de la dette nationale, 60 milliards d’euros, si l’on voulait tout restaurer. Population sans foi, patrimoine sans avenir. Les villages-fantômes se multiplient ; leurs églises sont fermées. Trop dangereuses, dit-on. Securitarisme oblige. La commune perd son âme en même temps qu’elle perd sa jeunesse et son passé. Des vieux sont attablés dans un bar ; ils regardent le spectacle effarant du vide urbain en consommant une bière et ce qui leur reste à vivre. Ils ne fument pas – plus. C’est interdit. Pour prendre soin de leur santé. Cette manie d’entretenir nos vieilleries, de restaurer ce qui ne sert plus. Les plus de 65 ans concernent 35% de la population. Et l’on est fier d’annoncer que la France est championne dans l’art de soigner le cancer. On est champion dans l’art de soigner notre vieillesse. Champion dans l’art de s’entretenir. Est-on champion dans l’art de soigner les grossesses difficiles, les accouchements dangereux ? Champion dans la puériculture ? Champion dans la démographie, le dynamisme ? Non, champion dans l’art d’entretenir ce qui n’a aucun avenir. Tout comme les églises vieilles et inutiles, on fera disparaître les vieux devenus inutiles.
Pays de vieux.
Entretenir, voilà un mot qui convient à merveille aux assistés chroniques que sont les Français. Les retraites sont le problème essentiel d’une population vieillissante ! Les retraites, souci d’arrière-garde. Que feras-tu, vieux, quand ta génération sera majoritaire ??? Tu travailleras à la sueur de ton front, même s’il est traversé de rides profondes. Tu me dis que tu as eu 2,1 enfants plus un chien et environ 12 godemichés géants plus natures que vrais. Bien. Très bien. Parfait même. Parfait pour l’espèce de mélasse sans consistance qu’on nous sert en guise de pensée universelle et de politiquement correct. « L’homme moderne », comme ils disent.
L’universel, la science, la sagesse, voilà encore une catégorie dont se vante notre pays sans en avoir les moyens. « L’Ancien monde », est-on fier d’affirmer comme pour se vanter d’un passé. « Vous ne pouvez pas comprendre ; vous n’avez pas notre histoire ». L’élégance du vieux. Mais le dynamisme a été banni. Et pour se protéger d’en faire la découverte, le « jeunisme » vient cacher l’immobilisme déclino-assisté de notre « beau pays ». Il faut être jeune, dynamique, branché, homosexuel, épanoui, développement durable, commerce équitable, humaniste, socialiste, bouddhiste, new-ager, karma, etc…Des valeurs positives pour une population généralement ringarde. Ces valeurs positives fondent l’image moderne que l’on veut donner du peuple. Cacher la réalité de Français vieux, hétérosexuels, grands consommateurs d’antidépresseurs, maladifs, peureux tendance réactionnaire, etc…Et qui cache très mal l’incompétence des nouvelles générations. L’échec de l’Education Nationale se caractérise par une incompétence patente des jeunes. Le bac est bradé. De plus en plus de jeunes ne savent pas lire. Ils veulent tout et son contraire, faire ce qu’ils veulent, jouir, s’enrichir sans effort. Et toujours être assistés. Bref, ils sont inutiles avant même d’avoir travaillé. Ils sont vieux avant l’heure.
La France est un musée géant. On a même construit une France miniature pour mieux s’en rendre compte. Miniature comme notre ambition. On organise des parcours touristiques ; tout est chosifié, objet de spectacle, de visites, « peut-on entrer ? », « ça se visite ? ». Le voyeurisme généralisé. On cherche toujours à « faire revivre » des monuments, des lieux et des évènements, acceptant tacitement par là qu’ils soient morts depuis longtemps. La déception est souvent au rendez-vous. On commémore, on se remémore, on fait des minutes de silence, des cérémonies du souvenir. On ne laisse pas les morts enterrer les morts. Non, c’est aux vivants de s’occuper de ceux qui sont morts. La France est un musée, elle sera bientôt un immense cimetière. Comptons sur nos « chances pour la France » pour décorer nos cercueils. Ce cimetière sera le lieu où certains viendront rechercher un esprit, une grandeur passé, les ancêtres. C’est déjà ce que l’on fait en visitant les haut lieux du Moyen-Âge. Retrouver l’esprit de la France, contempler la grandeur passée, s’en contenter, et retomber dans sa médiocrité. Visiter pour se dispenser de créer. Visiter pour trouver le « supplément d’âme » qu’il manque aujourd’hui à la France. Mais cet esprit-là est mort. Il ne reviendra pas. Et la création n’a jamais été aussi mal.
Pays de vieux.
Je passais l’autre jour devant le château de Versailles. Une idée m’est venue, impromptue : dynamiter le château, pour que les Français comprennent. Pour qu’ils comprennent qu’ils n’ont plus rien à voir avec ceux qui ont construit ce château ; pour qu’ils comprennent que le nombre de touristes ne fait pas la grandeur ; pour qu’ils comprennent que l’assistanat ne fait pas avancer ; pour qu’ils comprennent qu’il faut réagir ; pour qu’ils comprennent que le passé n’est pas un business ; pour qu’ils comprennent qu’ils ont rétabli les privilèges qu’ils « ont toujours voulu abattre » ; pour qu’ils comprennent qu’un avenir sans passé n’est pas viable. Parfois, il me prend l’envie de faire table rase du passé. Mais le problème est là : il faut reconnaître un passé pour en faire table rase, un passé qui ait du sens.
Et puis je me ravise. Je le répète, car c’est important. Je me ravise. Je me ravise, parce que tout ceci est absurde. Le néant de la modernité réside dans sa rhétorique de l’absurde. Et j’aime la France tant que je combats.
J’avais des doutes, mais il me faut l’avouer : je suis réactionnaire. Le devoir de clamer son désaccord, sans doute.