21h08.
“C’est bon, j’ai le temps” pensa Clothilde. Un bref regard sur sa montre la rassura, et lui évita par là de se louper avec son rose à lèvre. Bis repetita : comme chaque vendredi soir, cela faisait en effet une bonne demi-heure qu’elle se maquillait dans la salle de bain de ses parents. Le marbre qui tapissait la salle de bain reflétait son visage torturé par les cils à paupières, rouge à lèvre, gloss et autre camoufleurs de naturel : cela la gêna au premier abord, mais cette appréhension dépassée, c’est l’âme sereine qu’elle allait pouvoir finir sa toilette tranquillement, dans le silence qui peu à peu s’installait dans les rues avoisinantes…
21h24.
Le silence du ciel étoilé ne fut interrompu que par le soudain bruit des portes de voitures qui claquaient et le vrombissement des gros cylindrés… Quelques apostrophes, quelques cris d’excitations en plus, et le rodéo du vendredi soir commença. Ce soir, pour Clothilde, ce sera un petit tour dans la 206cc de Charles jusqu’à sa boîte favorite, Electrachic, où elle retrouvera autour d’une bonne bouteille de champagne ses amis quittés à la sortie de la Messe dimanche soir. Après, si le temps et l’humeur du groupe le permet, l’escapade nocturne se finira par un p’tit déj’ sur les Champs (Elysées)… Rituel banal, hebdomadaire, où le plaisir tant attendu était satisfait et les désirs assouvis.
21h30.
Ni une ni deux, Clothilde eut juste le temps de prendre son sac Vuitton que l’ascenseur annonça son arrivé sur le palier. Elle y pénétra avec hâte. “Il faudra le réparer,” dit elle,” il fait vraiment trop de bruit… Et changer de cire, tant qu’à faire… ou bien il faudrait carrément changer de concierge ! Après tout, elle se fait vieille, et puis ces escaliers ne l’aident pas vraime…”
Le bruit sec mais amorti de l’ascenseur la sortit de ses pensées : des bruits de pas sourds accompagnaient une voix grave derrière le rideau métallique de l’ascenseur : s’en approchant, Clothilde aperçu alors une sorte de troupeau d’éléphants commandos dévalant les escaliers, dirigé par un petit homme de petite taille mais de grande autorité…
La surprise ne dura pas longtemps, car la porte s’ouvrit alors brusquement et une jeune fille s’y engouffra. Un sourire confus, le bouton Rez-de-chaussée appuyé rapidement… cet échange humain fort émotif laissa directement place à une terrible constatation : deux étages les distançaient de leurs piaules, mais un mur semblait séparer ces deux femmes.
D’un coté, de jolies chaussures à boucle, couleur or et paillettes, de l’autre, de solides chaussures noires. Les deux heures passées chez le coiffeur juraient effroyablement avec l’affreux mais simple chignon que portait cette jeune inconnue. Ni robes, ni paillettes, ni gloss. Pas de corset, pas de gants en soie… Pas de couleur. Le visage naturellement blanc, le sourire aux lèvres et les manches relevées d’un sweat noir à capuche laissaient apparaître de frêles avants bras qui contrastaient avec la toilette sensuelle et recherchée de Clothilde. La Belle et la bête en quelque sorte…
Mais les grimaces du monstre de Walt Disney étaient remplacées par un visage rayonnant… Ce visage propre aux Ste Blandine, aux Ste Thérèse et aux sainte Jeanne d’Arc d’antan. Ce sourire que l’on aperçoit discrètement lorsque que l’enfant, le neveu ou le frère, fier d’avoir pu rendre service à la mère de famille, s’en va le cœur et l’âme comblés. Ce sourire qui est notre, quand, sortant de la Sainte Confession, nous allons la tête haute, l’esprit pur et les pensées droites au combat. Ce mélange de satisfaction et d’humilité, de Foi et d’Espérance, ce mélange de bonté et de courage qui brillaient dans les yeux d’un Clovis ou d’un Saint Louis.
Tout cela semblait être contenu dans cette pâle silhouette, dans ce corps certes bien sculpté mais radicalement refoulé sous un accoutrement à la limite du masculin… Deux mondes distincts, deux univers radicalement différents. Clothilde ne put que baisser les yeux lorsque l’inconnue, timidement, s’essaya à un éventuel contact, fût-ce seulement visuel…
Il est en effet des fois ou la seule présence suffit pour imposer le respect, la crainte, ou bien l’admiration. Mais parfois la vérité est dure à entendre, et encore plus à comprendre. La société contemporaine à tellement travaillé à noyé la Grâce chez les jeunes femmes que souvent la confrontation avec celles-ci ne peut que nous renvoyer à notre propre misère…
Mais ce supplice ne dura pas longtemps pour Clothilde.
L’écho des rangers martelant les escaliers s’étant tus, Clothilde eu à peine le temps de dire ouf que l’ascenseur s’immobilisa pour de bon, et, ouvrant grandes ses portes, laissa pénétrer un vent frais et glacial.
En rabattant son châle sur ses épaules, la Miss croisa alors cette mystérieuse troupe. Les warning allumés, une voiture attendait sur le trottoir. Des seaux en plastique remplis de colle s’engouffrèrent alors dans le coffre de ce vieux tacot malmené… Si cette voiture ressemblait à une épave, c’est à cause de l’usure : le chapelet du rétro viseur était usé à tel point qu’on se demandait quand est ce qu’il allait craquer et l’autocollant de la Ste Vierge derrière la vitre arrière était en partis décroché… L’automobile se chargea alors dans une synchronisation parfaite qui impressionna Clothilde : en Hommes, et en matériels, pas de gestes inutiles… une chorégraphie surement répétée moult fois, pensa-t-elle. Un gros tas d’affiches traversa rapidement la rue.. Les longs balais télescopiques ne laissaient pas de place à ces jeunes gens pour les joints et les bouteilles de Vodka. Seul des bouteilles sortis d’une obscure cave et des saucissons campagnards eurent droit de cité, et c’est dans ces visages durs que se reflétaient toujours le même sourire rempli de fougue et d’Espérance chrétienne.
Panique à bord.
Sa main aurait voulu les stopper, ses yeux les suppliaient, mais son corps ne suivi pas. Clothilde restait là.
On dit parfois que dans les moments intenses de sa vie, toute sa vie repasse devant ses yeux : pour Clothilde, ce ne fut pas très dur, tellement le vide de celle-ci lui sauta aux yeux. Ses pensées, autrefois abruties par les spots des soirées et l’écran télévisuel, comprirent enfin ce pour quoi était faite la jeunesse. Cet alcool, ces garçons, ces soirées qui jamais ne comblaient sa soif, tout cela s’expliquaient… Ces sermons jamais digérés de la part de l’abbé, ces pèlerinages bâclés … “L’amour du Bon Dieu et des âmes comblent toujours le vide notre vie” disaient ils… Ignorés, rabroués, dénigrés, leurs vagues souvenirs touchèrent alors Clothilde.
Faire un pas en avant, aller les voir… Leur parler… Ne pas avoir peur…
Tout allait trop vite.
Clothilde ne suivait plus rien.
Sa montre s’affolait, son petit copain surement aussi… mais elle restait là. Les baroudeurs avaient ralenti le rythme, et d’un même cœur espéraient l’impossible…
Mais tout allait trop vite.
Elle restait là, immobile.
Des bruits de portières se firent alors entendre, le moteur cracha ses flammes…
Elle restait là.
Elle resta là.